Anima Cappiata
Polaris

Timothy Leoncini

Année 358 après-Ford :
 
[...] Elle me regarde avec son œil dément. Elle me nargue, comme elle a nargué mes ancêtres avant moi, ici, dans cette grotesque maison de campagne.
Alpha Ursae Minoris, l’étoile la plus brillante de la constellation du Petit Ours. C’est elle qui observe mes songes et les juge, me juge, depuis que je suis né. Pourtant quelque chose a changé depuis quelques années. Ce n’est pas elle, c’est nous. On perd le nord. Je veux dire, vraiment.
Je crois qu’elle nous en veut, elle n’aime pas le changement. D’ailleurs ça fait quelques mois que des événements se produisent partout sur le globe : ouragans, tsunamis, séismes, éruptions volcaniques… Et plus le temps passe, plus la fréquence augmente.
On dirait presque que toutes les forces telluriques se sont données le mot pour éradiquer l’espèce. Certains diront que ce n’est ici que coïncidences, mais ne dit-on pas qu’un battement d’ailes de papillon peut transformer une simple brise en une tornade mortelle ?
Polaris est jalouse et nous veut pour elle. Mais qui regarde les étoiles aujourd’hui ? Les villes et leurs buildings ont poussé partout, à tel point que même les églises ne pointent plus vers les cieux. Les dieux se sont éteints du cœur des Hommes. Mais Polaris brille toujours et contemple notre dérive de son œil unique et moqueur. Elle qui était notre guide, la muse de nos poèmes sacrés et profanes, qui a vu naître et mourir dieux et prophètes, la voilà inquisitrice silencieuse et inconnue d’une humanité aliénée.
Pour l’instant les catastrophes ont épargné notre parcelle. Je peux pourtant entendre chaque nuit les cris monter au loin et s’étouffer dans le ciel obscur d’où elle se délecte de chacune des vies qui s’éteint. Moi aussi je vais la rejoindre, je n’attendrai pas que la mort vienne, je ferai comme mes ancêtres, j’irai dormir, descendant les sept cent marches du sommeil léger pour faire face au jugement, celui des deux gardiens, Nasht et Kaman-Tha. S’ils me jugent digne je descendrai alors les sept marches du sommeil profond.
Ici, une heure peut représenter des jours entiers, des semaines, voire des années dans notre monde pour les rêveurs les plus expérimentés. Mon corps physique pourra bien mourir, ici mon âme et mon esprit seront éternellement conservés. Je parcourrai ce monde nouveau figé dans des temps anciens et oubliés, où dieux antédiluviens à l’allure olympienne se mêlent aux rêveurs et créatures du monde onirique. Est ce un suicide que de délaisser ainsi son corps physique me demanderez vous ? C’est la question qu’il aurait fallu se poser en tant qu’espèce vis à vis de notre planète, de nos âmes, mais ça fait bien longtemps que nous nous sommes détournés de toutes ses questions, car la technologie est venu combler le vide qu’a laissé notre absence de volonté d’y répondre.
Ne laissant derrière moi que cette lettre et ce poème… Oui je vais m’endormir à jamais, en repensant à ces nouvelles lunes de mon enfance, où le ciel n’était que ténèbres constellées du corps lumineux des dieux, à son regard froid et pénétrant , à la main de mon père qui se posait sur mon épaule me signalant qu’il était l’heure pour moi d’aller dormir – et à ses mots qu’il me chuchotait à l’oreille avant que je ne m’en aille dans les contrées d’Hypnos : n’est pas mort à jamais qui dort dans l’éternel, mais d’étranges éons rendent la mort mortelle.
 
Se réveiller dans un songe
Rêver dans l’éveil
Dans son œil froid je me plonge
Porte de toutes merveilles
 
Hypnos endors-moi
Mon âme entre tes doigts
Les marches sous mes pas
M’amène vers l’au-delà


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Novu cumentu :